Les années d’apprentissage de Wilhelm Meister de Goethe, entre conflit et conciliation.
di Luigi Sala

La compétition affaiblit, anonyme.

D’après Giuliano Baioni1, le Meister est l’archétype aussi bien du roman de formation (Bildungsroman) que du roman de l’artiste (Künstlerroman). Il narre le conflit entre les inclinations naturelles au beau et au bon du génie – représentées fictivement par Wilhelm – et les conventions bourgeoises qui les limitent. Wilhelm est, donc, le héro du roman ; celui qui s’oppose à la logique formative de la bourgeoisie. Si, en effet, la susdite opte pour une formation fondée sur le commerce, Wilhelm, au contraire, la refuse pour construire son propre apprentissage à travers l’art et, notamment, le théâtre. Pourtant, ce conflit ne sera pas le sujet principal du présent essai, ou mieux : ce conflit nous renvoie, en vérité, à la nature du conflit bien plus profond entre formation et capitalisme. Mais commençons à analyser la question de manière détaillée.
Lorsque Goethe publie le Meister2, l’état du développement du capitalisme est déjà avancé. L’auteur est, donc, conscient des implications que le commerce, et notamment la libre concurrence, ont sur la société et sur la vie en général ; tellement conscient qu’il les rapporte au concept de formation. Le commerce devient, de cette façon, une étape obligée pour l’apprentissage de Wilhelm, lequel, selon la suggestion du père, abandonne finalement ses prétentions d’artiste et part pour un voyage d’affaire. Son parcours formatif peut commencer :

il faut qu’il aille voir le monde, disait le vieux Meister ; en cours de route, il pourra s’occuper de nos affaires à l’étranger ; le plus grand service que l’on puisse rendre à un jeune homme, c’est de l’initier assez tôt à la carrière qui sera la sienne. Votre fils [maintenant le père de Wilhelm s’adresse au père de Werner, l’ami d’enfance/alter ego de Wilhelm] a si heureusement conduit ses affaires lors de son voyage, que je serais bien curieux de savoir comment le mien se comportera. Je crains fort que son apprentissage ne soit pas aussi peu coûteux.3

De cet extrait, nous déduisons que, d’après les pères, la formation, si elle envisagée à travers le commerce, implique deux choses fondamentales : le dynamisme et l’autonomie de la jeunesse. En entreprenant le voyage programmé par les pères, cette dernière s’aperçoit, en effet, que le monde qui l’entoure est dominé par la loi de l’offre et de la demande. Autrement dit, la libre concurrence pose les conditions pour créer des liens parmi les activités humaines les plus disparates, et c’est justement dans le réseau commercial que les choses, et bien le monde, prennent sens4. Grâce au commerce, la jeunesse parvient, donc, à connaître le monde à travers plusieurs connexions lui permettant de choisir la profession qui sera la sienne. Voici les résultats du dynamisme dérivant du voyage exigé par le père : l’autonomie professionnelle. Cela dit, il faut, pourtant, considérer ce qui suit : cet idéal de formation, souhaité par le père et réalisé à travers le moyen paternel (le commerce), est faussement formatif si la visée du susdit idéal consiste en l’autonomie et le dynamisme. En effet, si Wilhelm part pour accomplir son propre apprentissage en ne maîtrisant en aucune sorte le moyen formatif qu’au contraire son père déjà possédé, cela implique que le processus de formation en tant que tel est a priori dé-formatif, c’est-à-dire bouleversant ses mêmes prémisses : l’indépendance à laquelle aspire la jeunesse.
Pour mieux préciser les choses, lorsque le protagoniste décide d’écarter – bien que momentanément5 – le théâtre de son projet d’apprentissage, il ne possède aucune notion du commerce ; en plus, si les exemples formatifs dont il dispose sont notamment ceux du père et de l’ami Werner6, cela signifie que la résultante de sa formation sera univoque, soit déductible d’un seul modèle formatif : le commerce. En ne connaissant pas d’autres modèles sur lesquels fonder sa formation7, le protagoniste est, par conséquent, obligé de confirmer celui marchand du père. Les promesses d’autonomie et indépendance sont, de cette façon, trahies, et les pères, à travers le moyen de la libre concurrence, confirment leur domination sur les fils. Mais, pour mieux comprendre la nature du rapport pères/fils, il faut analyser de manière plus détaillée le personnage de Werner, qui nous permettra d’aborder le rapport en question à la lumière de la logique capitaliste fondée sur la libre concurrence.
En premier lieu, nous devons constater que Werner est conventionnellement considéré l’alter ego de Wilhelm8. En effet, d’après le savant italien, son idéal formatif – qui est, à vrai dire, celui des pères basé sur le commerce – est faux, et donc antithétique à celui de Wilhelm, parce que se fondant sur la logique purement augmentative du capitalisme :

il capitale, per la sua natura puramente quantitativa, e la concorrenza cui è soggetto, può rappresentare una fortuna solo in quanto “cresce”. Deve crescere senza posa, ovvero […] non fermarsi mai. […] Il “viaggio” del mercante non potrà mai concludersi in quei luoghi ideali – la tenuta della Torre […] – dove tutto è “benessere, trasparenza e finitezza”. Egli non potrà mai provare la felicità dell’“appartenere” a un luogo determinato. E come non potrà mai fermarsi nello spazio, così la sua vicenda non potrà mai “concludersi” nel tempo. […] Diversamente nel Bildungsroman. Qui, come nello spazio è essenziale edificare una “patria” per l’individuo, così è indispensabile che il tempo si arresti in un momento privilegiato. Una Bildung è veramente tale solo se, a un certo punto, può dirsi conclusa : solo se la gioventù trapassa in “maturità”, e lì si ferma. E con lei, il tempo narrativo.

Cependant, même si nous sommes en accord avec le savant italien en ce qui concerne la nature inachevante du capitalisme, nous ne pensons pas que le manque de formation soit uniquement imputable à logique capitaliste. S’il en était ainsi – si les pères et Werner n’étaient pas formés – , ils ne pourraient même pas transmettre et louer le modèle formatif du commerce, lequel modèle est, au contraire, bien consolidé. Mais la problématique devient de plus en plus compliquée. C’est pourquoi il faut se poser les questions suivantes : pour quelle raison la consolidation formative des pères, si étant réelle, n’implique-t-elle pas celle des fils ? Et pourquoi Werner fait-il l’éloge du commerce s’il n’appartient pas au monde des pères ? Pour répondre aux questions, nous devons, avant tout, analyser la fonction narrative de ce dernier personnage.
Comme nous l’avons constaté ci-dessus, Werner est, selon Moretti, l’alter ego de Wilhelm. Et cela pour la raison suivante: « l’eroe della Bildung non sarà Werner, ma appunto Wilhelm. Nel più classico dei Bildungsroman […] il processo di formazione-socializzazione è collocato ostentatamente al di fuori dell’attività lavorativa. Non è lavorando che ci si forma»10. De cet extrait, nous déduisons, donc, que Werner, puisque représentant la logique augmentative du capitalisme, ne peut pas, en même temps, incarner l’authentique formation. Celle-ci sera, en fait, une prérogative de Wilhelm. Mais avant de continuer notre analyse concernant la formation de ce dernier – dont nous nous occuperons plus loin –, il faut considérer, de manière détaillée, celle de Werner, ce qui nous renvoie à la question de sa fonction narrative. D’après Moretti, la susdite consiste à marquer, donc, le décalage infranchissable entre la formation, qui nécessite d’un achèvement, et la logique capitaliste où il n’y aurait aucun accomplissement formatif. Cependant, notre thèse diffère pour la raison suivante: le conflit principal ne se situe pas entre l’achèvement et l’inachèvement, mais, au contraire, entre la formation et le capitalisme. C’est pourquoi nous pensons que l’inachèvement de la formation ne démontre pas la non-compatibilité du capitalisme au processus d’apprentissage ; il démontre, en revanche, que le lien entre la formation et le capitaliste est réel, et que c’est ce même lien qui engendre l’inachèvement. Autrement dit, l’inachèvement ne consiste pas en une déviation du processus formatif laquelle dériverait du choix du mauvais moyen (le commerce) ; au contraire, il consiste en la visée même de la formation. Mais revenons au sujet de la fonctionne narrative de Werner. Nous reprendrons la thématique du conflit entre le capitalisme et la formation plus loin.
Tout d’abord, il faut, en fait, comprendre ce qui suit : pour quelle raison Werner, bien qu’appartenant à la génération des fils, semblerait formé, tandis que l’apprentissage de Wilhelm nous apparaît, jusqu’à maintenant, inaccompli par rapport à celui du premier. Moretti interprète cela de la manière suivante : la fonction narrative de Werner est essentielle pour expliquer le déséquilibre formatif entre les deux personnages11: d’un côté la formation qui s’accomplit dans la Société de la Tour12 (Wilhelm), de l’autre côté l’anti-formation du capitalisme illimité (Werner). Mais la question est, à vrai dire, bien plus compliquée. En effet, il ne suffit pas de les séparer sémantiquement13 pour établir leur différence ontologique dans le processus déterminant la formation. Le sujet de la fonction narrative de Werner, afin qu’il soit abordé correctement, doit, ainsi, être mis en corrélation avec la nature rhétorique des discours du personnage en question :

tu [Werner s’adresse à Wilhelm pour essayer de le convaincre des bénéfices du commerce] n’avais, à cette époque, pas la moindre notion du commerce, car, vois-tu, où trouverait-on un esprit qui fût, qui dût être plus ouvert que celui d’un véritable commerçant ? Quelle sûreté de coup d’œil nous acquérons dans cette ordonnance qui préside à la conduite nos affaires ! C’est elle qui nous permet de saisir l’ensemble, à n’importe quel moment, sans que nous ayons à nous embarrasser du détail. Que d’avantages le commerçant ne retire-t-il pas de la comptabilité en partie double ? C’est là une des plus belles inventions de l’esprit humain […]. […] Dès que tu auras vu ce que c’est qu’une grande activité commerciale, tu seras définitivement acquis ; et quand tu reviendras, tu te rangeras vite du côté de ceux qui, par des expéditions et des transactions de toute espèce, savent attirer à eux une partie de cette aisance et cet argent qui accomplissent dans le monde leur circuit nécessaire.14

De cet extrait, nous déduisons que Werner exalte le commerce pour deux raisons fondamentales : sa fonction formative-achevante (dès que tu auras vu ce que c’est qu’une grande activité commerciale, tu seras définitivement acquis) et sa valeur universelle (c’est là une des plus belles inventions de l’esprit humain). L’homme, à travers les moyens du libre marché, réalise, donc, un des plus haut degré de l’esprit humain. Et c’est justement grâce à l’envergure universelle du commerce que la formation devient définitive. Mais seulement quelques lignes avant, Werner affirme ce qui suit : « il est déjà bien difficile à un seul homme de devenir sage et riche, et c’est presque toujours aux dépenses des autres»15.
Nous constatons, ainsi, que la seconde phrase, au lieu d’anticiper les contenus de la première, la contredit parce qu’elle met, en vérité, en relief la nature aléatoire de la concurrence. Si la première privilégie, en effet, la formation et la sûreté en tant que valeurs absolues, la deuxième, en revanche, privilégie le risque et l’échec en tant que possibilités contingentes, mais de toute façon concrètes, de la concurrence. Il nous semble, donc, que les deux ne peuvent pas se concilier car s’excluant sémantiquement l’une de l’autre. Maintenant, la fonction narrative de Werner devient finalement claire : masquer le conflit entre les prérogatives de la formation et celles du capitalisme. Werner est, ainsi, une machine rhétorique-mystifiant qui loue la concurrence afin que n’apparaisse pas, conceptuellement, la contradiction entre sa vocation formative-universaliste et son potentiel excluant. Cependant, la contradiction cachée par la rhétorique de Werner n’atteste simplement pas la conciliation, dans un seul élément (la formation), de deux sémantiques opposées (l’achèvement universel et le risque aléatoire). Le conflit entre le capitalisme et la formation relève, en effet, paradoxalement, la crise, ou bien l’exclusion, du conflit lui-même. Autrement dit, le conflit sémantique entre le premier et la seconde (l’opposition entre l’inachèvement-risque et l’achèvement-sûreté) masque, à vrai dire, leur unité dans le processus de production de l’apprentissage, c’est-à-dire que la susdite unité pose les conditions pour que celui-ci ne s’oppose pas contre les agents formants. Mais analysons mieux la question tout en faisant finalement référence au personnage de Wilhelm.
Comme nous l’avons établi ci-dessus, l’apprentissage envisagé par Werner est exactement le même que celui des pères. Aussi bien l’un que les autres se sont formés, avec succès, à travers les moyens du libre commerce, et c’est ainsi que Wilhelm, convaincu par les discours de l’ami, décide d’entreprendre le même parcours de formation. Toutefois il s’aperçoit bientôt que le commerce ne correspond en aucune sorte à ces inclinations naturelles qu’il avait développées depuis l’enfance. D’après Moretti, il est, en effet, le héro du roman parce qu’il refuse la logique augmentative, et donc anti-formative, du capitalisme. C’est pourquoi il adhère à la Tour, soit l’institution maçonnique qui prépare sa formation. Il s’agit, pourtant, d’une institution sui generis dont le fonctionnement ne correspond pas à celui du capitalisme. Sa nature est, au contraire, précapitaliste, ce qui implique, selon Moretti, deux choses fondamentales : l’achèvement de l’apprentissage et le travail concret16. Le but fondamental de la Tour est, dès lors, la conciliation globale de la personne17. L’institution maçonnique lui donne, en effet, des moyens de formation qui, puisqu’étant alternatifs à la logique capitaliste, désamorcent les conflits qu’au contraire la concurrence encourage.
Ainsi, la personne, se retrouvant désormais en harmonie avec soi-même et les autres, peut conclure son parcours formatif dans un contexte où les conflits sociaux sont annulés. L’achèvement a finalement lieu dans la Tour18. Cependant, si l’interprétation de Moretti consiste à démonter la non-implication de l’institution maçonnique dans la logique d’opposition du capitalisme, pour quelle raison Jarno19 affirme-t-il, alors, ce qui suit:

aujourd’hui, il n’est rien moins que prudent d’avoir des propriétés en un seul endroit, de confier son argent à une seule entreprise […]. [Nous] avons imaginé quelque chose d’autre : de notre vieille Tour doit sortir une société qui se répartira sur tous les points du globe.20

Il nous semble, en effet, que cette phrase se trouve en contradiction manifeste avec l’interprétation du savant italien ; et cela parce qu’au lieu d’exclure la logique capitaliste, elle la confirme. En plus, il ne s’agit pas d’une simple confirmation, mais plutôt d’un renforcement qui se manifeste à travers la volonté d’expansion commerciale de la Tour elle-même. Cela dit, nous nous trouvons particulièrement en désaccord avec Moretti pour la raison suivante : si la Tour manifeste expressément sa propre volonté d’élargissement marchand21, cela implique, nécessairement, la pré-appartenance de la première au commerce.
Autrement dit, elle ne peut pas s’étendre dans un domaine auquel elle n’appartient pas – et qui donc ne maîtrise pas – en avance. Nous pensons, donc, que l’interprétation du savant italien est erronée parce qu’au lieu d’accepter la relation22 entre la formation et le capitalisme, elle l’exclut en sens absolu afin que l’apprentissage puisse s’accomplir dans une institution de nature différente, soit précapitaliste. Cependant, Moretti ne s’aperçoit pas que la Tour devient, de cette façon, un pur expédient fictif apte à justifier un achèvement (celui de Wilhelm) qui, d’après nous, ne se produit pas dans l’institution maçonnique, justement puisque celle-ci, pour les raisons expliquées ci-dessus, adhère à la logique augmentative du capitalisme. En plaçant ad hoc la Tour dans un contexte socio-historique pré-moderne, il oublie, en vérité, que c’est elle-même qui prétend appartenir à la modernité capitaliste23. En outre – ce qui est important à souligner – l’implication de la Tour dans la logique marchande du capitalisme est démontrée par le fait que l’institution maçonnique ne refuse en aucune sorte l’immobilité24 qui, selon Moretti, serait nécessaire à déterminer l’accomplissement de l’apprentissage de Wilhelm. À confirmation de ce que nous venons d’affirmer, lisons attentivement ce que Jarno propose au jeune:

[…] vous [Jarno s’adresse à Wilhelm] avez le choix soit de rester en Allemagne pour assister Lothario [un autre membre de la Tour], soit de m’accompagner. J’ai pensé que vous vous arrêteriez à ce dernier parti, car un grand voyage est d’un profit exceptionnel pour un jeun homme.25

Nous constatons, donc, que la Tour, à nouveau contre les attentes de Moretti, fonde sa propre valeur (capacité) formative sur la mobilité du voyage, si bien que celui-ci est considéré comme exceptionnel pour la formation des jeunes. Ce qui signifie, en effet, que la première partage le même idéal formatif de Werner. Pour être plus précis, si ce dernier loue les principes de la libre concurrence parce qu’ils permettent, à travers le voyage d’affaire, de connaître le monde dans toutes ses connexions26 – et si la Tour accepte de voyager et de faire voyager Wilhelm sur tous les points du globe pour élargir son propre domaine commercial –, cela implique que les susdits principes soient leur fondement commun.
À ce point du discours, nous avons finalement démontré que le concept de formation – bien que Moretti l’estime inconciliable avec la logique augmentative du capitalisme – peut être rapporté à celui-ci. Il est, donc, venu le moment d’approfondir l’origine, et surtout les conséquences, de ce rapport conflictuel. En analysant le Meister, nous avons constaté que le capitalisme, à travers la libre concurrence, exige de poser les conditions de la formation de la jeunesse. Cependant, ces conditions, au lieu d’achever le parcours commencé, l’assujettissent systématiquement à l’inaccomplissement. Cela dit, nous devons, alors, comprendre si celui-ci consiste simplement en le chaos (le hasard) dérivant de l’imprévisibilité de la loi de l’offre et de la demande, ou bien si l’inaccomplissement est expressément programmé à travers la susdite imprévisibilité27. Nous penchons pour la deuxième hypothèse pour la raison suivante: la concurrence produit des fausses oppositions. Autrement dit : des oppositions non-oppositives. Mais analysons la question à la lumière du Meister; celui-ci nous permettra, en fait, d’éclaircir concrètement la nature non-oppositive des oppositions, engendrée par la concurrence elle-même.
Dans les pages précédentes, nous avons constaté qu’il y a un conflit (opposition) entre les exigences des pères et celles de la jeunesse bien représentées par Wilhelm28. Si les uns prétendent, en effet, de conserver, selon une conception de la vie encore traditionnaliste, leur propre profession, l’autre, au contraire, souhaite ardemment se détacher de l’héritage paternel pour créer la profession qui sera la sienne. Ce qui est justement le cas de notre protagoniste, lequel aspire à mettre en scène Hamlet de Shakespeare. Wilhelm espère, ainsi, se réaliser professionnellement dans un domaine alternatif au commerce des pères : le théâtre. Cependant, il faut constater ce qui suit:

d’une façon générale, tout ce qui exige le concours de plusieurs individu et de plusieurs circonstances ne peut pas se maintenir longtemps dans son intégrité. Qu’il s’agisse d’une troupe de théâtre aussi bien que d’une empire, d’un cercle d’amis ou d’une armée, on peut presque toujours indiquer le moment où l’on atteint le plus haut degré de perfection […] ; mais souvent, le personnel bientôt se modifie, de nouveaux membres arrivent, les individus ne sont plus ajustés aux circonstances, ni les circonstances aux individus, tout change, et ce qui naguère encore était unit et cohérent ne tarde pas à se désagréger.29

De cet extrait, nous déduisons, donc, que la compétition – indépendamment du champ où elle s’exerce – désagrège tout ce qu’elle crée. La main invisible30 n’harmonise donc pas les conflits, puisqu’au contraire elle les stimule. Cela dit, pour quelle raison les oppositions engendrées par la concurrence deviennent-elles, alors, non-oppositives? Pensons, par exemple, au rapport entre les pères et Wilhelm. Comme nous l’avons constaté auparavant, la visée principale des premiers est celle de transmettre leur profession aux fils. En effet, si d’un côté ils recourent aux principes du libre marché, de l’autre côté ils ne prétendent pas d’élargir le champ social que ces mêmes principes peuvent leur garantir31. En ce qui concerne Wilhelm (le fils), nous constatons, en revanche, qu’il, quoique commençant son parcours formatif avec la profession paternelle, abandonne celle-ci parce qu’il s’aperçoit qu’elle ne satisfait en aucune sorte ses propres inclinations naturelles. Cependant, pour abandonner la voie du commerce des pères, il est paradoxalement obligé d’accepter le même principe qui fonde le commerce : la libre concurrence ; et cela parce qu’elle élargit l’offre professionnelle. Autrement dit, il n’a y aucun changement de parcours car notre protagoniste poursuit, bien que d’une façon différente, le chemin que le père lui a indiqué. De cette façon, le théâtre ne se détache pas de la logique marchande – laquelle tient constamment en considération l’état de la demande:

[…]“Vous êtes toujours inexorable et vous voulez toujours faire mourir Hamlet à la fin de la pièce ? lui [à Wilhelm] demanda Serlo [l’imprésario de la troupe de théâtre]. – Comment pourrais-je lui sauver la vie, quand tout le drame l’accule à la mort ? Nous en avons déjà si longuement discuté. – Mais le publique désir qu’il vive. – Je suis prêt à lui accorder tout le reste, mais cela, c’est impossible. […] Nous ne pouvons commander à une évidente nécessité de l’art […] – Celui qui paie a le droit de demander de la marchandise à son goût. […]”.32

Le changement de la marchandise n’implique donc pas celui du domaine. Les moyens qui lui permettent de se détacher du père sont, en fait, les mêmes que ce dernier utilise depuis toujours. Wilhelm reste, en conclusion, dans le commerce. Son opposition au père se transforme, à vrai dire, en une non-opposition. Mais comment ? La volonté de Wilhelm est celle de dépasser les limites que le père lui a imposé pour conserver un modèle de société encore traditionnaliste. Pourtant, en les dépassant, notre protagoniste y retrouve à nouveau le domaine que ces mêmes limites contiennent : le commerce. De tout cela, nous déduisons que Wilhelm et le père représentent, respectivement, deux éléments fondamentaux du roman : l’instance de la transformation sociale et l’instance de la conservation du status quo. Le rapport entre le père et le fils n’équivaut donc qu’à l’interaction entre ces deux instances. Cependant, leur rencontre (des instances) n’implique pas leur affirmation en tant qu’oppositions, mais plutôt leur exclusion en tant qu’oppositions. Analysons mieux la question. Le capitalisme, à travers la concurrence, crée les conditions afin que les instances se rencontrent (se croisent) dans le milieu social. Celles-ci, pourtant, stimulées par la compétition implicite dans les lois du libre marché, ne se rencontrent pas vraiment, puisqu’elles, en vérité, s’opposent sans se rapporter33. La visée du rapport entre elles n’est donc pas l’affirmation du rapport en tant que tel34, mais, au contraire, l’exclusion de tout rapport. Autrement dit, si les instances se rapportent pour exclure la possibilité d’un rapport inclusif, cela signifie que leur rapport, au lieu de représenter l’affirmation des deux, implique plutôt leur opposition immédiate. En se retrouvant dans un tel état35, les instances sociales se rencontrent, en effet, pour s’opposer immédiatement l’une contre l’autre, mais dès qu’elles le font, leur possibilité d’opposition est exclue. Les oppositions engendrées par la concurrence capitaliste deviennent, ainsi, im-puissance d’opposition, soit im-possibilité de s’opposer à l’agent formateur qui en a posé les mêmes conditions d’existence. Mais, pour mieux éclaircir, comment le capitalisme (l’agent formateur des instances en tant qu’oppositions immédiates) produit-il spécifiquement ce processus d’exclusion de l’opposition à lui-même à travers leur compétition oppositive?
En premier lieu, il faut constater que l’instance filiale et celle paternelle, bien qu’ayant des visées et des exigences totalement opposées – et donc socialement inconciliables –, se rencontrent, de toute façon, dans le milieu social. En deuxième lieu, il faut constater que si d’une part leur rencontre devient possible grâce à la concurrence, de l’autre part celle-ci leur empêche de s’affirmer en tant que telles, c’est-à-dire selon leur propre spécificité d’instance36. Et si elles ne peuvent pas se diversifier l’une de l’autre, cela signifie que leur opposition ne pourra jamais être réelle, soit réellement oppositive envers le système l’ayant engendrée (le capitalisme). Autrement dit, la rivalité entre le père et Wilhelm ne représente pas fictivement le conflit entre transformation sociale et conservation sociale, mais plutôt la fonctionnalisation non-oppositive du susdit conflit ou opposition. Comme nous l’avons établi ci-dessus, le père et Wilhelm ne se retrouve en effet pas dans un rapport d’opposition où le premier peut surclasser l’autre – ou vice versa – pour déterminer sa propre suprématie dans le rapport qui s’engendrait. En vérité, puisque leur opposition est immédiate, il n’y a aucune relation qui puisse sanctionner le déséquilibre de leurs forces37. En utilisant la concurrence en tant que moyen de formation (affirmation) sociale, ils ne s’affirment donc pas distinctement soit comme instance de la transformation (Wilhelm) soit comme instance de la conservation (le père). En d’autres termes, au lieu de s’affirmer de manière autonome pour établir leur domination social, ils sont affirmés par le système capitaliste comme fonctions de confirmation38. Ce dernier, en effet, en leur empêchant de se mettre en relation pour établir la suprématie de l’un au détriment de l’autre ou vice versa, exclut, à vrai dire, leurs facultés spécifiques39, et en les excluant, établit, ainsi, leur valeur fonctionnelle non-oppositive. L’opposition de la transformation sociale est, alors, exclue (fonctionnalisée) parce qu’elle représenterait un excès pour le système capitaliste ; l’opposition de la conservation sociale est, par contre, exclue (fonctionnalisée) parce qu’elle représenterait un défaut pour le susdit. Si, en effet, la première autant que la deuxième s’affirmaient en tant telles, elles s’opposeraient réellement au système, c’est-à-dire qu’elles en mineraient l’ambivalence. Pour mieux éclaircir, le système utilise l’instance de la transformation (se transforme) à partir du moment où celle de la conservation menace son développement ; en revanche, il utilise l’instance de la conservation (se conserve) à partir du moment où celle de la transformation menace son existence. Les instances, fonctionnalisées à ne pas s’opposer, deviennent, donc, des simples pôles (ou fonctions) de transition à travers lesquels le système construit son ambivalence structurelle, soit la capacité de se transférer librement sur l’instance qui mieux correspond aux nécessités transitoires du système lui-même. Les conflits dérivant de la concurrence capitaliste ont, ainsi, paradoxalement engendré la crise du conflit tout court.
C’est pourquoi nous terminons avec la question suivante : comment pouvons-nous rouvrir le conflit ? Ou mieux : comment pouvons-nous transformer la fausse opposition capitaliste en vraie op-position anticapitaliste, c’est-à-dire en une position s’opposant réellement aux positions qui s’opposent à elle?

Note:

1 Baioni Giuliano, Gli anni di apprendistato di Wilhelm Meister, in Il romanzo, a cura di Franco Moretti, II, Le forme, Einaudi, Torino 2002, pp. 127-33.
2 Goethe rédige le roman entre le 1794 et le 1796. Celle-ci sera la date de publication.
3 Goethe, Les années d’apprentissage de Wilhelm Meister, Gallimard, Paris, 1954 pour la traduction de Blaise Briod, 1999 pour la préface et la traduction revue par Bernard Lortholary, p. 24. La définition de Werner en tant qu’alter ego de Wilhelm est de Franco Moretti. Nous approfondirons cette problématique plus loin.
4 «il meccanismo del mercato non viene elogiato per i suoi meriti economici, ma come il sistema più adatto a scoprire il “nesso” che lega tra loro le più disparate attività umane : per attribuire un significato anche alle cose più “trascurabili” et “insignificanti», Franco Moretti, Il romanzo di formazione, Einaudi, Torino, 1999, p. 28, le mécanisme du marché n’est pas loué pour ses mérites économiques, mais puisqu’il est le système les plus adapte à découvrir le lien parmi les activités humaines les plus disparates, soit pour attribuer un sens même aux choses les plus négligeables et insignifiantes, traduction de Luigi Sala.
5 Nous expliquerons plus loin les raisons pour lesquelles Wilhelm décide de suivre à nouveau ses inclinations naturelles.
6 Nous analyserons le personne de Werner un peu plus loin.
7 Même si les inclinations naturelles de Wilhelm le pousseraient vers le théâtre et l’art, au moment de la partance le protagoniste n’a pas encore pris conscience des moyens matériels pour réaliser les susdites inclinations. Seulement après plusieurs mésaventure – mais, comme nous le verrons plus tard, toujours afférentes au voyage initial –, il découvrira comment accomplir, ou peut-être invalider ?, son projet formatif fondé sur le beau et le bon. Nous démontrerons aussi pourquoi ce projet ne se réalisera pas de toute façon au-delà du commerce.
8 «uno degli episodi più celebri del Meister : la discussione in cui Werner – l’alter ego di Wilhelm – illustra al suo amico fraterno i meriti del commercio», Il romanzo di formazione, p. 27, l’un des épisodes le plus célèbre du Meister est la discussion où Werner – l’alter ego de Wilhelm – illustre à son ami fraternel les mérites du commerce, traduction de Luigi Sala.
9 Il romanzo di formazione, p. 29, Le capitale, pour sa nature purement quantitative – et pour la concurrence de laquelle il dépend –, peut représenter une fortune seulement parce qu’il s’accroit. Il doit augmenter sans répit, soit il ne doit jamais s’arrêter. Le voyage du marchand ne pourra jamais se conclure dans ces lieux idéals – le domaine de la société de la Tour – où tout n’est que bienêtre, transparence et fini. Il ne pourra jamais essayer le bonheur de l’appartenance à un lieu déterminé. Et puisqu’il ne pourra jamais s’arrêter dans l’espace, son histoire ne pourra, donc, jamais se conclure dans le temps. Mais le Bildungsroman est différent. Dans celui-ci, en effet, l’espace est essentiel pour construire une patrie pour l’individu ainsi qu’il est indispensable que le temps s’arrête dans un moment privilégié. Une formation est vraie seulement si elle se conclut à un certain moment donné, c’est-à-dire si la jeunesse passe à l’âge adulte et s’y arrête. Et avec elle, le temps narratif, traduction de Luigi Sala.
10 Il romanzo di formazione, p. 28, l’héro de la Bildung ne sera pas Werner, mais justement Wilhelm. Dans le plus classique des Bildungsroman le processus de formation-socialisation est placé avec ostentation dehors du travail. On ne se forme pas à travers celui-ci, traduction de Luigi Sala.
11 Ce déséquilibre, comme nous le verrons plus loin, sera, toutefois, annulé dans leur inachèvement formatif réciproque.
12 Nous discuterons du rôle de la Tour dans le roman plus loin.
13 D’après Moretti, il y a d’une part la Société de la Tour et de l’autre part la société capitaliste. En tant qu’institution précapitaliste (ou pré-moderne), la première affère, fictivement, à un contexte social où les rapports de production ne sont pas encore complètement capitalistes. Dans ce contexte socio-fictif, le travail serait, donc, encore concret, soit finalisé à l’achèvement formatif de l’être humain en tant que tel. La société capitaliste, en revanche, puisqu’étant fondée sur un modèle de travail abstrait, vise une spéculation illimitée qui empêche tout accomplissement. Sa logique est, donc, purement augmentative, sans aucune finalité sinon soi-même. En résumé, le champ sémantique de la Tour est l’achèvement, celui du capitalisme est, par contre, l’inachèvement.
14 Les années d’apprentissage de Wilhelm Meister, p. 69, 70.
15 Ivi, p. 69.
16 D’après Moretti, le travail dans la Tour est conçu concrètement, c’est-à-dire qu’il s’occupe de la formation spécifique de chaque être humain. Ce qui est donc important c’est que la personne développe ses propres inclinations naturelles, soit qu’elle se forme en harmonie avec soi-même. En effet, celle-ci est la conditionne afin que les rapports sociaux aussi soient harmoniques.
17 Le sens de cette conciliation est celui de l’harmonie expliqué à la note précédente.
18 Pour plus d’approfondissements concernant l’interprétation de Franco Moretti, voir surtout la section L’agio della civiltà de Il romanzo di formazione.
19 Un des principaux membres de la Tour.
20 Les années d’apprentissage de Wilhelm Meister, pp. 686-687.
21 D’autant plus qu’à travers les paroles de Jarno nous remarquons qu’il s’agit d’un moment vraiment crucial pour le futur de la Tour.
22 Quoiqu’elle soit contradictoire – comme nous le démontrerons –, cette relation existe, et ce sera justement sa nature contradictoire qui nous consentira de comprendre pourquoi les oppositions engendrées par la concurrence ne s’opposent pas à leurs agents de formation.
23 Lorsque la Tour décide d’étendre ses domaines à l’étranger, elle ne fait que confirmer sa propre implication avec la modernité et tout ce qui la concerne. En premier lieu, le capitalisme.
24 Voire la note 9.
25 Les années d’apprentissage de Wilhelm Meister, p. 687.
26 «Et quel agrément de déployer son ingéniosité à connaître tous les objets les plus recherchés sur le moment, et qui tantôt manquent et tantôt sont difficiles à se procurer ; à fournir à chacun ce qu’il demande, sans peine et sans délai, à s’approvisionner avec prudence et à tirer profit de chaque instant de cette vaste circulation ! Voilà, ce me semble, de quoi réjouir passablement quiconque a de la tête», ivi, p. 70. Pour faute de temps, nous ne pourrons pas analyser en détail cet extrait. Nous nous limitons à constater que celui-ci renvoie au concept de formation universelle que nous abordé auparavant. D’après Werner, la formation fondée sur le commerce est, donc, universelle parce qu’elle se fonde sur une connaissance globale du monde (le monde dans toutes ses connexions)
27 Soit il s’agit d’un chaos purement fortuit soit il s’agit d’un chaos programmé de manière systématique.
28 Werner ne peut pas être considéré comme un véritable représentant de la jeunesse dans la mesure où il est principalement un personnage fonctionnel dont le but est celui de mystifier la contradiction entre formation et capitalisme.
29 Les années d’apprentissage de Wilhelm Meister, p. 427.
30 Pour faute de temps, nous ne pouvons pas analyser la théorie de la main invisible d’Adam Smith.
31 Même si le capitalisme permet potentiellement ouvrir l’espace social, les pères optent, toutefois, pour une vision de la société encore traditionnaliste, soit fondée sur la transmission de leurs propres valeurs et de leur propre profession.
32 Les années d’apprentissage de Wilhelm Meister, pp. 393, 394.
33 Nous expliquerons cela plus loin.
34 Autrement dit, il ne s’agit pas d’un rapport qui inclut les deux éléments, mais qui, par contre, les exclut. Nous analyserons cette problématique dans le final de l’essai.
35 L’état d’opposition immédiate crée par la libre concurrence.
36 L’instance filiale et celle paternelle ne s’affirment donc pas, de manière autonome, en tant qu’instance de transformation exacerbée et en tant qu’instance de conservation absolue. Nous expliquerons par la suite comment le capitalisme exclut leur diversité.
37 Le rapport de force entre le père et Wilhelm n’est donc pas déterminé par l’un ou l’autre à défaut de l’un ou l’autre, mais par la concurrence capitaliste elle-même.
38 En excluant l’opposition réelle des instances sociales représentées par Wilhelm et le père, le système capitaliste les fonctionnalise, donc, à ne pas lui s’opposer. En autres termes, au lieu d’y avoir des oppositions au système, il y a, au contraire, comme nous verrons par la suite, la concrétisation (affirmation) de son ambivalence à lui.
39 Le père et Wilhelm ne parviennent donc pas à s’affirmer, respectivement, en tant qu’ instance de conservation et en tant qu’instance de transformation car le système capitaliste, après en avoir exclu, par l’intermédiaire de la concurrence, les capacités d’opposition, fonctionnalise, ainsi, leurs instances de référence afin qu’elles soient utilisables alternativement par le système lui-même. Autrement dit, celui-ci, en excluant l’opposition réelle des instances, utilise, à un certain moment donné, l’instance qui mieux lui permet de préserver son statut ambivalent. Nous expliquerons, bien que de manière concise, le sens de l’ambivalence capitaliste ci-dessus ; celle-ci pourra, en effet, faire l’objet d’un autre essai.